Du 18 au 21 novembre 2025, La Réunion a vécu à l’heure franco-allemande. A l’occasion des 80 ans de la fin de la Seconde Guerre mondiale et des 35 ans de l’unification allemande, le Département d'allemand de l’Université a organisé la semaine internationale « Mémoire(s) franco-allemande(s) en dialogue : perspectives réunionnaises » durant laquelle une série de conférences, tables rondes et expositions a exploré les mémoires croisées de la France, de l’Allemagne et de La Réunion.
Dans un contexte marqué par de nouvelles incertitudes géopolitiques et le retour de la guerre en Europe, la question de la gestion des conflits et de la construction de la paix prend une dimension particulière. Quels enseignements tirer d’une réflexion critique sur le passé – et particulièrement sur l’histoire conflictuelle franco-allemande ? En s’appuyant sur les travaux menés à La Réunion, notamment sur le passé colonial, cette réflexion sur les mémoires franco-allemandes s'est enrichie d’une perspective ultramarine originale. Interdisciplinaire, cette semaine de dialogue a réuni germanistes, historiens, sociologues, spécialistes de littérature et de photographie pour explorer les mécanismes de transmission, de reconnaissance et de réappropriation du passé, à travers des archives, des photographies, des témoignages et des outils numériques innovants.
Retour sur ces manifestations, rendues possibles par le Fonds citoyen franco-allemand, le programme Erasmus+, l’Université Franco-Allemande (UFA), en partenariat avec la Ruhr-Universität Bochum, l’Office Franco-Allemand pour la Jeunesse (OFAJ), l’Inspection académique d’allemand et d’histoire-géographie, le Rectorat de La Réunion, le Département de La Réunion et l’association Les Amis de la Culture allemande à La Réunion (ACAR).
Mardi 18 novembre : Photographie et mémoire(s)
La semaine a été inaugurée le mardi 18 novembre 2025 par une journée d’étude à la Faculté des Lettres et Sciences Humaines. Intitulée « Photographie et mémoire(s) : raconter des histoires, relire l’Histoire », elle avait pour objectif d’examiner la manière dont des photographies privées, de prime abord sans beaucoup d’intérêt pour le grand public, peuvent pourtant apporter un regard nouveau et souvent inattendu sur l’Histoire avec un grand H. Des archives du photographe amateur Günter Krauke documentant l’histoire du Mur de Berlin aux photographies de nénènes à La Réunion en passant par les albums de famille d’Ilse Aichinger, la journée a multiplié les perspectives, croisant les regards sur des récits historiques ou ethnographiques, des écritures (auto)biographiques, des approches sociologiques, psychologiques, littéraires et des questions patrimoniales. Elle a réuni des spécialistes de plusieurs disciplines venus de Toulouse, Paris, Metz, Berlin, Tübingen, Bochum et Naples pour dialoguer avec des enseignants-chercheurs de La Réunion, mais aussi deux photographes professionnels qui ont apporté des éclairages très enrichissants et parfois émouvants sur leur pratique artistique, sur les traces de photographes réunionnais du XIXème siècle.
Mercredi 19 novembre : Fake news et manipulation de l'histoire
C’est le cadre prestigieux de l’hémicycle François Mitterrand, au Palais de la Source de Saint-Denis, qui a accueilli les manifestations du mercredi 19 novembre.
L’après-midi, les enseignants d’allemand et d’histoire de l’Académie étaient invités à participer à un séminaire sur les relations entre fake news, histoire et mémoire, autour de deux conférences portées par une même démarche : mettre en garde contre les fake news – qui ne sont pas un phénomène récent – et aider le jeune public à débusquer les manipulations de l’histoire. La désinformation et la négation de l’histoire, hier comme aujourd’hui, constituent un risque pour la démocratie et la paix en Europe.
La séance a été ouverte par Sandie Attia, maîtresse de conférences et directrice du Département d’allemand de l’Université de La Réunion, et Sahra Rausch, docteure en sociologie (prix de thèse de l’UFA 2022) actuellement postdoctorante à l’Université de Naples. La présentation intitulée « Fake news il y a 100 ans – décryptage aujourd’hui : histoire de l’enseignement du colonialisme allemand » a apporté un éclairage stupéfiant sur l’ampleur du révisionnisme colonial qui s’est répandu en Allemagne dès la fin de l’empire colonial allemand (1919) et a été particulièrement virulent sous la dictature nazie. En s’appuyant sur une cinquantaine d’ouvrages du Fonds Polényk conservé à l’Université, Sandie Attia a d’abord montré que la jeunesse allemande d’alors était une cible privilégiée de diffusion de la pensée coloniale en analysant les principaux mécanismes de cette propagande insidieuse. Dans un second temps, elle a expliqué comment, cent ans plus tard, la question du « colonialisme sans colonies » du siècle dernier peut être abordée avec les étudiants français et allemands d’aujourd’hui. Ce séminaire a été l'occasion d’échanger sur quelques innovations pédagogiques développées dans le cadre du cursus intégré binational « Parcours franco-allemand : espaces germanophone et francophone d’outre-mer » : enseignement par la recherche, projets collaboratifs de valorisation, outils numériques, collaborations avec l’Iconothèque historique de l’océan Indien et le Musée historique de Villèle.
Animés de la même intention pédagogique, Ulrich Pfeil (Université de Lorraine-Metz) et Corine Defrance (Université Paris 1 / CNRS) ont ensuite présenté le projet Cartorik (www.cartorik.ofaj.org), lancé en 2024 par l’OFAJ, dont ils sont les directeurs et coordinateurs scientifiques. Sous la devise « La mémoire, c’est le présent », cette carte numérique interactive de 63 lieux de mémoire franco-allemands inclut des sites très connus comme Verdun, l’Élysée ou encore Oradour-sur-Glane, mais également des lieux plus insolites et même hors de l’espace franco-allemand, comme le stade Stade Ramón-Sánchez-Pizjuán de Séville, théâtre en 1982 de la demi-finale mémorable de coupe du monde de foot entre la Mannschaft et les Bleus et considérée jusqu’à nos jours comme le « match du siècle ». La présentation s’est concentrée sur quelques exemples particulièrement inspirants pour une intégration du Cartorik dans l’enseignement de l’histoire et de l’allemand. Avec Amélie Grondin, jeune Ambassadrice OFAJ à La Réunion, les intervenants ont ensuite ouvert la réflexion pour étendre à l'espace réunionnais cette carte numérique des lieux de mémoire franco-allemands. C'est la promesse d'une belle collaboration avec les établissements scolaires de l'Académie, qui mettra en évidence les liens forts entre l'histoire réunionnaise et le dialogue franco-allemand.
La force de ces liens, personne n’aurait pu mieux la rappeler que Christiane André, ancienne inspectrice d’allemand et pionnière de l’enseignement de l’allemand à La Réunion depuis les années 1960, qui a pris la parole en préambule de la table ronde du soir, rappelant au public que « pour enseigner l’allemand, il faut, peut-être plus que pour les autres langues, y mettre l’histoire de son pays, l’histoire de l’autre pays. […] Nous sommes à peu près les seuls à ne pas être malaxés, triturés par des peurs et des souffrances. Ici sur notre île, c’est le bonheur du vivre-ensemble. A nous de le clamer haut et fort, mais nous y réussirons seulement si nos jeunes sont cultivés et pétris de l’éducation à la française et à l’européenne. […] Et il faut aussi la formation binationale franco-allemande car, si nous et nos jeunes portons dans notre cœur l’histoire franco-allemande, nous porterons dans notre for intérieur et sur nos lèvres, à l’égard du monde, l’amitié franco-allemande. »
Des paroles inspirantes qui ont continué de résonner durant la table ronde qui a réuni des spécialistes très complémentaires de l’histoire de La Réunion et des relations franco-allemandes. C’est autour de la thématique « Histoire et mémoire : justice, réparation, réconciliation » que Prosper Ève, Gilles Gauvin, Ulrich Pfeil, Sahra Rausch et Amélie Grondin ont dialogué et répondu aux questions de Nathalie Wallian. Comment mieux prendre en compte les problématiques post(-)coloniales dans la relation franco-allemande, et plus généralement dans l’histoire européenne et globale ? Cette rencontre a permis de croiser les contextes européens et ultramarins et de saisir leurs relations et interactions. Elle a pu rendre visibles et audibles, souvent de manière très concrète, tant l’héritage du passé colonial que les mécanismes de transmission du passé franco-allemand, en interrogeant la gestion des conflits, les cultures mémorielles et leurs répercussions dans nos sociétés d’aujourd’hui. En faisant le lien entre l’héritage du colonialisme, les affres de l’esclavage et l’engagisme, Prosper Ève a rappelé que le rôle de l’historien n’est pas de juger ou d’évaluer le passé, mais bien de donner aux jeunes générations les clés pour connaître l’histoire afin de pouvoir se forger une opinion critique et éclairée. Les autres intervenants ont souligné à leur tour le rôle-clé de diverses actions de médiation qu’ils ont présentées : bande dessinée, musées, ateliers et outils numériques à destination de la jeunesse.
Jeudi 20 novembre : Transmission intergénérationnelle
Médiation et transmission intergénérationnelle étaient également au cœur de la manifestation qui s’est tenue dès le lendemain, jeudi 20 novembre, dans les locaux du SCAN à la Faculté des Lettres et des Sciences humaines. Les étudiantes réunionnais et allemandes de L2 « Parcours franco-allemand » étaient bien présentes pour inaugurer l’exposition « De la révolution pacifique à l’unité allemande (1989-1990) », organisée avec le concours de l’Ambassade d’Allemagne à Paris. S’appuyant sur les photos, les frises chronologiques et les multiples sources d’information présentes sur les différents panneaux, elles ont proposé à un public venu nombreux une visite vivante et très instructive retraçant les grandes étapes entre la chute du Mur et l’unification des deux Allemagne. Jusqu’à la fin novembre, les étudiantes réunionnaises et allemandes ont par la suite proposé des visites guidées à plusieurs classes de collège et lycée venues accompagnées de leurs professeurs d’allemand, souvent eux-mêmes d’anciens étudiants du Département d’allemand.
Vendredi 21 novembre : Un final enthousiaste
Le travail de transmission n’est donc pas près de s’arrêter… comme l’a encore confirmé la matinée pédagogique du vendredi 21 novembre, véritable point d’orgue de cette semaine franco-allemande. Pour cette manifestation de clôture, ce sont près de 500 élèves de la 3ème à la Terminale qui sont venus en car de toute l'île, malgré les intempéries et les difficultés de circulation, pour écouter nos deux conférenciers. Dans un amphithéâtre bioclimatique plein à craquer, Ulrich Pfeil et Corine Defrance ont présenté la conférence « Histoire et mémoire(s) du Mur de Berlin en France ». Après un rappel historique richement illustré, ils ont analysé devant un public visiblement captivé diverses facettes de la mémoire du Mur dans la culture populaire française, de la chanson aux graffitis en passant par la peinture. Les longs applaudissements qui ont suivi ont ensuite laissé la place à de nombreuses questions de l'auditoire. Les deux intervenants, très impressionnés par le nombre de jeunes venus les écouter, ont reconnu, sourire aux lèvres, qu’il ne leur arrive pas tous les jours d’intervenir devant un public scolaire aussi nombreux et enthousiaste.
Sans nul doute, cette semaine consacrée aux cultures mémorielles fera date dans l’aventure franco-allemande à La Réunion. Si elle a déjà laissé des traces, elle a aussi semé des graines en favorisant des rapprochements prometteurs entre passé et présent, entre les disciplines, entre les générations, entre les aires culturelles, entre les spécificités réunionnaises et les réseaux franco-allemands nationaux et internationaux.
Mise à jour : décembre 2025



