TRAAM LETTRES : Ecrit d'appropriation et I.A.

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Confronter son écriture d’appropriation à un texte généré par IA par Mme CHAMPAGNE - TAOCHY

Confronter son écriture d’appropriation à un texte généré par IA

Objectif :  S’approprier la lecture d’une oeuvre en adoptant une posture critique face à une production d’IA.

Compétences

Lire, analyser et interpréter les œuvres et les textes étudiés ;

Développer une réflexion personnelle sur les œuvres et les textes

Compétences du CRCN

D2 Communication et collaboration : interagir, publier et partager

D3 Création de contenus : développer des documents à contenu majoritairement textuel

Niveau

1ère Générale

Contexte : Ce scénario pédagogique réalisé dans le cadre des TraAM vise à amener les élèves à s’approprier la lecture d’une oeuvre, en confrontant leur interprétation du passage étudié à une écriture d’appropriation générée par une IA Générative.

Il vise également à permettre aux élèves de « critiquer » le contenu proposé par l’IA : « l’élève a été en capacité de corriger l’IA, d’améliorer et de s’approprier les contenus par son agentivité forte » Proposition d’une grille d’évaluation par Françoise Vaillant et Pascal Mériaux de la DRANE, site de Lyon Document 1

La confrontation des différentes propositions doit permettre de mettre en lumière les enjeux du texte et notamment sa dimension théâtrale. L’objectif final est d’aboutir à la formulation d’une problématique, qui fasse consensus au sein de la classe, et qui serve d’axe de lecture pour l’analyse linéaire de l’extrait. (Durée : 2 heures)

Cette expérimentation s’intègre dans une séquence consacrée à l’œuvre au programme Manon Lescaut.

Méthodologie

Déroulé des séances

Séance 1 

La séance intitulée « écrire pour mieux lire » consiste en une réécriture sous la forme d’un texte théâtral d’un passage de l’œuvre (« le dîner de dupes ») (travaux de groupes). Ce travail de réécriture collaborative doit permettre aux élèves de se confronter aux résistances du texte (qui sont les personnages présents ? Quel est leur rôle ?) et de proposer par leur réécriture une première lecture et donc une première analyse de l’extrait.

Document 2

Classe de Première

LE ROMAN ET LE RÉCIT DU MOYEN ÂGE AU XXIÈ SIÈCLE

O.I : Abbé PRÉVOST, Manon Lescaut (1731) 

Parcours associé : Personnages en marge, plaisirs du romanesque

EAF 14 : Abbé PRÉVOST, Manon Lescaut (1731), Deuxième partie : « Le dîner de dupes » (ed. Bac 2023, Classiques et Patrimoine, Magnard, pp. 118-119)

Nous vîmes paraître son carrosse vers les onze heures. Il nous fit des compliments fort recherchés sur la liberté qu’il prenait de venir dîner avec nous. Il ne fut pas surpris de trouver M. de T***, qui lui avait promis la veille de s’y rendre aussi, et qui avait feint quelques affaires pour se dispenser de venir dans la même voiture. Quoiqu’il n’y eût pas un seul de nous qui ne portât la trahison dans le cœur, nous nous mîmes à table avec un air de confiance et d’amitié. G***M*** trouva aisément l’occasion de déclarer ses sentiments à Manon. Je ne dus pas lui paraître gênant ; car je m’absentai exprès pendant quelques minutes. Je m’aperçus à mon retour qu’on ne l’avait pas désespéré par un excès de rigueur. Il était de la meilleure humeur du monde. J’affectai de le paraître aussi. Il riait intérieurement de ma simplicité, et moi de la sienne. Pendant tout l’après-midi, nous fûmes l’un pour l’autre une scène fort agréable. Je lui ménageai encore, avant son départ, un moment d’entretien particulier avec Manon ; de sorte qu’il eut lieu de s’applaudir de ma complaisance autant que de la bonne chère.

Aussitôt qu’il fut monté en carrosse avec M. de T***, Manon accourut à moi les bras ouverts, et m’embrassa en éclatant de rire. Elle me répéta ses discours et ses propositions sans y changer un mot. Ils se réduisaient à ceci : il l’adorait ; il voulait partager avec elle quarante mille livres de rente dont il jouissait déjà, sans compter ce qu’il attendait après la mort de son père. Elle allait être maîtresse de son cœur et de sa fortune ; et, pour gage de ses bienfaits, il était prêt à lui donner un carrosse, un hôtel meublé, une femme de chambre, trois laquais et un cuisinier.

 

Séance 2

Confrontation critique des propositions des groupes afin de mettre les élèves en capacité d’identifier les incohérences de l’IA.

Temps 1 : confrontation des textes en îlots

L’écriture d’appropriation vient soutenir le processus de lecture et montre comment chacun reconfigure le passage étudié. Elle développe la créativité de l’élève et favorise son engagement. François Le Goff et Véronique Larrivé dans Le temps de l’écriture, Écritures de la variation, écritures de la réception définissent trois types d’écrit :

« écrire dans » : greffe (suite de texte)

« Écrire à côté » : invention d’une lettre, journal intime

« Écrire sur » : écrit métatextuel (commentaire)

La consigne retenue s’apparente au geste d’écrire « à côté » dans la mesure où il s’agit de transposer un extrait de récit assez résistant en dialogue théâtral. Cette deuxième séance vise à confronter quelques productions, dont une générée par une IA générative, dans le but d’en évaluer la pertinence. Il s’agit de déterminer si elles respectent l’esprit et la lettre du passage, qui fera ensuite l’objet d’une lecture linéaire. C’est un moyen de se distancier du texte en invitant les élèves à adopter une posture d’écrivain propice à l’émergence d’une posture de lecteur critique. C’est pourquoi, le travail doit conduire à la formulation de la problématique qui organisera la lecture linéaire.

Le corpus comprend quatre productions : trois rédigées de manière collaborative et une générée par une IA (Les élèves n’ont pas connaissance de ce fait, le texte est présenté comme une production d’un des groupes).

 

Document 3

Préparer l’analyse linéaire d’un extrait de Manon Lescaut : le dîner de dupes.

Objectif : Confronter différentes réécritures de l’extrait sous la forme d’un texte de théâtre pour en dégager les enjeux.

Phase 1 Ces différentes propositions vous semblent-elles fidèles à l’esprit de l’extrait étudié ? Donnez votre avis (points positifs et négatifs) pour chaque proposition.

Travail de groupe. Temps : 30 mn ( environ 7 mn par texte)

Texte 1

Le carrosse arrive vers onze heures.

G***M***. – Je suis fort heureux de venir manger avec vous deux et avec vous aussi M. de T***, même si je ne suis point étonné de votre présence étant donné notre discussion de la veille.

M. de T***.- Tout le plaisir est pour moi, même si je suis navré de ne pas avoir pu vous raccompagner en voiture.

Les personnages se mirent à table amicalement.

Des Grieux.- Je reviens, je sors fumer un cigare.

M. de T***. – Attendez ! Je viens avec vous.

Des Grieux quitte la pièce et M. de T*** en fait de même.

G***M***.- Ma très chère Manon, vous êtes vraiment merveilleuse aujourd’hui. Je vous aime beaucoup.

Manon.- Merci, mon cher. Vous êtes aussi élégant.

Des Grieux fait son apparition et fait semblant d’être de bonne humeur.

Des Grieux, à part.- Je m’aperçois que Manon ne l’a pas désespéré par un excès de rigueur puisqu’il paraît de meilleure humeur qu’à mon départ.

Le repas est agréable, avec des rires et de la complicité. Le temps s’écoule.

M. de T***. – J’ai passé un excellent moment, fort complaisant avec vous, mais je dois maintenant partir, j’ai encore quelques affaires à régler.

Des Grieux.- Très bien, je vous accompagne.

G***M***.- Veuillez m’accorder quelques instants, je vous rejoins dans le carrosse.

M. de T***. – Bien, nous pourrons faire la route ensemble cette fois-ci.

Des Grieux et M. de T*** quittent la pièce.

G***M***.- Je suis malheureux de devoir vous quitter maintenant ma très chère Manon car je vous adore. Je partagerai avec vous quarante mille livres de rente et lorsque mon père mourra, je serai riche !

Manon.- Je vous remercie. Je vous apprécie aussi.

Ils rejoignirent les autres au carrosse. G.M. et M. de T*** partent et Manon saute au bras de Des Grieux, éclatant de rire et lui racontant tout ce que lui a dit G.M.

Texte 2

Un salon élégant du XVIIIe siècle, table dressée pour un dîner. Portes latérales, fenêtres donnant sur un parc. Lumière dorée de fin d’après-midi. Trois couverts sont disposés : pour le Chevalier des Grieux (narrateur), Manon Lescaut, et GM*. Un quatrième couvert, inutilisé, rappelle l’absence feinte de M. de T***.

SCÈNE 1 – L’Arrivée du Dupe

(Un carrosse s’arrête au loin. On entend des sabots, des rires étouffés. La porte s’ouvre. GM* entre, vêtu avec une élégance ostentatoire : perruque poudrée, habit brodé d’or. Il tient un chapeau à plume qu’il pose négligemment sur une console. Manon, radieuse, est assise près de la fenêtre. Le Chevalier des Grieux, debout, observe la scène avec un sourire ironique.)

GM** (s’inclinant avec emphase, baisant la main de Manon) Madame, messieurs… Quel honneur que cette invitation ! Je craignais d’abuser, mais votre générosité m’a vaincu. (À Des Grieux, avec une pointe de moquerie.) Mon cher, vous me voyez ravi… et surpris de ne point trouver notre ami T*** ici.

DES GRIEUX (jouant la comédie, versant du vin) Ah ! Il s’est excusé ce matin – des affaires pressantes, paraît-il. (Un temps.) Mais asseyez-vous, l’ami. La table est prête, et Manon brûle de vous entendre.

(Manon rit sous cape. GM* s’assoit, l’œil brillant. Le Chevalier sert le potage, observant chaque geste de son rival.)

SCÈNE 2 – Le Jeu des Apparences

(Pendant le repas, GM* multiplie les compliments. Manon, espiègle, répond avec une feinte timidité. Le Chevalier, après avoir mangé quelques bouchées, se lève soudain.)

DES GRIEUX (s’essuyant les lèvres, avec une fausse distraction) Pardonnez-moi… J’ai oublié de prévenir mon valet pour ce soir. (À Manon, murmurant.) Je reviens dans un instant.

(Il sort par la gauche. GM* et Manon restent seuls. Un silence complice. GM se rapproche, voix basse.)

GM** (prenant la main de Manon, passionné) Enfin seuls ! Écoutez-moi, belle Manon… Je vous adore. (Un rire nerveux.) Quatre-vingt mille livres de rente, un hôtel à Paris, des domestiques à votre service… Tout sera à vous. (Il sort un écrin de sa poche.) Et ceci, pour sceller notre pacte.

MANON (feignant l’hésitation, jouant avec sa fourchette) Monsieur… Vous allez trop vite. (Un regard vers la porte.) Et si Des Grieux revenait ?

GM** (riant, sûr de lui) Il est bien simple, votre chevalier. (Il pose l’écrin sur la table.) Un carrosse, trois laquais, une femme de chambre… Tout cela dès demain, si vous le voulez.

(Manon éclate de rire, mais se reprend vite. Le Chevalier réapparaît à la porte, immobile. GM* ne le voit pas.)

SCÈNE 3 – La Comédie des Adieux

(Le dîner se termine. GM* est ivre de vin et de promesses. M. de T*** arrive enfin, prétextant un retard. Les deux hommes se lèvent pour partir. Manon et Des Grieux les accompagnent jusqu’à la porte.)

GM** (à Manon, chuchotant mais assez fort pour être entendu) À demain, ma reine. (Il embrasse sa main avec emphase.) Souvenez-vous : un hôtel rue Saint-Honoré, et mon cœur à vos pieds.

M. DE T* (ricanant, à Des Grieux) Votre ami est bien généreux, chevalier. (Un clin d’œil.) À demain, donc.

(Le carrosse s’éloigne. Manon se jette dans les bras de Des Grieux, éclatant de rire.)

MANON (imitant GM*, voix grave) « Quatre-vingt mille livres, un carrosse, trois laquais… » (Elle rit aux éclats.) Oh, mon amour, comme ils sont sots !

DES GRIEUX (l’enlaçant, mais avec une ombre de mélancolie) Oui… Sots et riches. (Un temps.) Mais nous, Manon… Nous avons autre chose.

(Ils restent enlacés, tandis que le rideau tombe lentement. On entend au loin le carrosse de GM* s’éloigner dans la nuit.)

 

Texte 3

Vers onze heures paraît le carrosse de GM, qui entre et va à la rencontre de Des Grieux et Manon.

G***M***, d’un ton enjoué.- Je suis fort aise d’avoir pu m’arranger un moment pour venir souper à votre table.

M. de T*** rentre à son tour et G***M*** ne laisse transparaître aucune surprise.

G***M***.- Salutations , mon bon ami !

M.de T***. à part.- J’avais promis à mon bon ami de me rendre également au dîner et feint quelques affaires pour me dispenser de prendre la même voiture.

Des Grieux.- Allons mes très chers, le souper nous attend !

Une fois à table, Des Grieux s’éclipse afin de laisser le loisir à G.M. de faire part à Manon de ses sentiments.

G***M***.- Ma douce Manon, j’admets avoir été charmé par vos airs divins. Vos belles manières ne me laissent point indifférent : laissez-moi vous gâter à la hauteur de mes sentiments. J’ai le dessein de partager avec vous les quarante mille livres de rente dont je jouis déjà, sans compter ce que j’attends de mon père. Je désire plus que tout au monde faire de vous la maîtresse de mon cœur et de ma fortune et pour gage de mes bienfaits, je suis prêt à vous offrir un carrosse, un hôtel meublé, une femme de chambre, trois laquais et un cuisinier.

Manon, feignant l’émerveillement.- Quelle générosité ! Vous m’en voyez honorée.

Des Grieux entre, un sourire au coin des lèvres.

G***M***, à part.- J’avoue rire d’un tel simple d’esprit qui malgré lui me facilite la tâche…

Des Grieux, à part.- Mon ami semble de la meilleure humeur du monde ! Je me ris bien de sa simplicité et aspire à lui ménager un autre entretien avec ma tendre Manon.

Le repas arrive à son terme, Des Grieux s’absente à nouveau.

G***M*** (la panse bien remplie).- Ma mie, je vous remercie de m’avoir permis de faire si bonne chère et je me réjouis de la complaisance de votre amant. Hâte de vous revoir dans mon appartement, cœur de votre fortune et de nos plaisirs partagés.

Il monte en carrosse avec M. de T*** et aussitôt, Manon accourt vers Des Grieux, les bras ouverts, le couvrant de rires et de baisers.

Manon.- Mon noble chevalier, ses promesses étaient si grandes et alléchantes ! Je vais vous les répéter sans y changer un mot.

Des Grieux.- Je ne puis plus attendre !

Manon.- Il veut partager avec moi sa fortune et celle de son père quand il aura trépassé. Je vais être la maîtresse de sa son cœur comme de sa fortune. Il a pour dessein de me combler de présents !

 

Texte 4

Manon.- Tiens ! Le voilà qui arrive dans son carrosse vers les onze heures !

G***M***, entrant avec assurance.- Messieurs, je vous remercie de m’accueillir. J’ai pris la liberté de venir dîner avec vous.

M. de T***.- Nous vous attendions, justement.

Tous s’installent à table. L’ambiance semble amicale, mais les regards sont discrets et méfiants.

G***M***, se tournant vers Manon d’un ton doux.- Mademoiselle Manon … permettez-moi de vous dire combien mon cœur vous appartient.

Manon, souriant légèrement. .- Vous me flattez par vos paroles !

Des Grieux, se levant .- Je vous prie de m’excuser un instant, j’ai un entretien avec M. de T***.

Des Grieux se lève et sort de la pièce. Les autres continuent leur conversation. Puis DG revient intérieurement satisfait.

Des Grieux.- Je vois que tout se déroule dans la meilleure humeur du monde.

G***M***, riant.- Votre compagnie est charmante, mon cher Des Grieux !

Des Grieux, souriant.- Et la vôtre tout autant !

Le temps passe et l’atmosphère devient joyeuse.

Des Grieux, à Manon, discrètement.- Je vous laisse un moment seuls avant son départ.

Manon, d’un regard complice.- Je saurai en profiter !

Plus tard, G***M*** monte dans un carrosse avec M. de T***

G***M***.- Je vous salue ! A très bientôt !

M. de T***. – Nous vous reconduisons.

Le carrosse s’éloigne puis Manon se dirige vers Des Grieux, les bras ouverts.

Manon. Mon cher chevalier !

Des Grieux, l’embrassant en riant.- Alors, que t’a-t-il dit ?

Manon, avec excitation.- Il m’adore ! Il partagera avec moi quarante mille livres de rente !

Des Grieux, surpris mais attentif.- Quarante mille livres !

Manon.- Oui ! Et ce n’est pas tout. Il m’offre un carrosse, un hôtel meublé, une femme de chambre, trois laquais et même un cuisinier.

Les deux s’enlacent de joie.

 

À la lecture des scènes générées par Mistral IA (texte 2), on constate assez rapidement que la machine s’écarte des conventions du genre théâtral. Le dialogue est artificiellement découpé en 3 scènes enrichies chacune d’un titre, faisant écho à l’intitulé choisi pour l’extrait : « le dîner de dupes » mais sans réelle cohérence dramaturgique. La transition vers la scène 2 apparaît peu pertinente, notamment en raison de la sortie de Des Grieux en plein milieu de la scène. De même, la première didascalie de la scène 3, manque de cohérence, les personnages quittent immédiatement l’espace scénique après être entrés. Par ailleurs, l’absence de Monsieur de T*** des deux premières scènes, constitue un contresens, qui affecte la cohérence globale du texte. Ces incohérences peuvent s’expliquer par les limites du modèle utilisé, probablement insuffisamment entraîné sur des textes du XVIIIème siècle, et en particulier sur l’œuvre de l’abbé Prévost. Les élèves des différents groupes ont rapidement perçu la singularité du texte 2 qui se distingue des autres productions par la longueur des didascalies et la prise de liberté à l’égard du texte original, par le niveau de langue utilisé avec des termes dont ils demandent la signification, et par le découpage en scène auquel ils n’avaient pas pensé. Très vite, ils comprennent que ce texte n’est pas le fruit d’un travail produit en une heure trente par des élèves de 1ère.

Étude de cas

Analyse du texte 1

Le groupe observé lors de l’expérimentation reconnaît sa propre production en lisant le texte 1 du corpus. Il a visiblement mobilisé les compétences du sujet-scripteur en faisant en sorte que la lecture soit mise au service du projet d’écriture tout en améliorant la compréhension du passage étudié. Ce va-et-vient entre la lecture et l’écriture a favorisé également l’accès à une interprétation plus fine. Les travaux de Gérard Langlade et de Marie-José Fourtanier donnent des précisions sur la manière dont le lecteur s’investit sur le plan fictionnel. Ils dressent une typologie qui peut être appliquée à la description de l’activité du groupe 1.

Le groupe observé a réagi à « l’impact esthétique » du texte en étant sensible à ses caractéristiques formelles et l’a reconfiguré en dialogue théâtral. Il a investi les blancs du texte pour développer une « activité fantasmatique » en « rescénarisant des éléments d’intrigues à partir de son propre imaginaire. »

Dans le récit enchâssé, Des Grieux tire des conclusions sur les intentions de M de T*** et de G*** M*** et en fait part au lecteur. Selon lui, M de T*** « avait feint quelques affaires pour se dispenser de venir dans la même voiture ». Son interprétation laisse supposer que M de T*** souhaite tromper G*** M*** délibérément.

La mise en scène de ces personnages muets dans le récit, les a changés en manipulateurs. M de T*** est ironique : « je suis navré de ne pas avoir pu vous raccompagner en voiture ». L’aparté de Des Grieux dans la scène rend explicite les motivations de G*** M*** en reprenant une partie des énoncés du récit dans la réplique : « Je m’aperçois que Manon ne l’a pas désespéré par un excès de rigueur, puisqu’il paraît de meilleure humeur qu’à mon départ ». Cette intertextualité constitue une première forme d’appropriation.

Le groupe a comblé certains blancs du texte en prêtant une excuse à Des Grieux afin de justifier le fait qu’il quitte la pièce où tous déjeunent. Il a imaginé que M de T*** l’accompagne pour que cela soit plus plausible.

Les changements de scène ponctués par les sorties de Des Grieux et le départ des invités n’ont pas été matérialisés par un changement de scène.

Analyse du texte 2

Au cours de cette deuxième séance, ce groupe s’engage dans la tâche et confronte rapidement sa production à celle qui a été générée par Mistral IA (texte 2). Il adopte une approche assez globale en comparant le nombre de didascalies entre les textes. La version générée par IA en compte au moins une par réplique, tandis que celle du groupe se limite à quelques-unes, inspirées des informations explicites du passage étudié : « Le carrosse arrive vers onze heures », « Les personnages se mirent à table amicalement », « éclatant de rire ».

Après une première lecture du texte généré par IA, les élèves sont frappés par la qualité de la syntaxe et la longueur des répliques qu’ils jugent fidèles au style de l’Abbé Prévost, si bien que l’une d’entre eux affirme ne pas être en mesure de l’améliorer. Ils s’interrogent ensuite sur la signification des mots inconnus « ostentatoire », « emphase », « écrin » et ne s’intéressent pas au détail du propos. La relecture attentive d’une autre élève du groupe met à jour l’incohérence majeure : l’apparition tardive de M de T*** qui n’apparaît qu’à la scène 3. Elle invite donc ses pairs à relire l’ensemble. Tous se rendent compte que le dialogue s’écarte totalement du passage étudié alors que les titres de chaque scène, la chronologie des événements et le registre adopté leur semblaient pertinents.

L’interaction entre pairs permet à chacun de réguler sa compréhension des textes mais aussi de se distancier de sa propre production.

Analyse du texte 3

Le texte 3 est peu exploité par le groupe qui considère que cette production répond aux attendus de la consigne.

Dans cette version, les nombreux apartés mettent en évidence le jeu de dupes généralisé. Les invités du couple agissent comme de fins manipulateurs. M de T*** affirme : « à part. J’avais promis à mon bon ami de me rendre également au dîner et feint quelques affaires pour me dispenser de prendre la même voiture ». G*** M*** déclare à son tour : « à part. J’avoue rire d’un tel simple d’esprit qui malgré lui me facilite la tâche » On le perçoit également plus loin, lorsqu’il dit : « je me réjouis de la complaisance de votre amant. » Les didascalies suggèrent au spectateur l’hypocrisie du couple : « Manon, feignant l’émerveillement » ; « Des Grieux entre un sourire au coin des lèvres ». Le groupe auteur du texte 3 a réécrit le dernier paragraphe du récit rapporté par Manon à Des Grieux en le transposant à la première personne dans une réplique attribuée à G*** M***. Le groupe auteur de cette version n’a pas pris en compte le fait que le récit soit rapporté selon le point de vue de Des Grieux. Il n’a pas scrupuleusement respecté la chronologie des événements. En effet, M de T*** est déjà présent lorsque G*** M*** arrive dans son carrosse. Or, dans le texte 3, la didascalie affirme le contraire : « M de T*** rentre à son tour et G*** M*** ne laisse transparaître aucune surprise. » Il ne parvient pas lui non plus à découper le dialogue en plusieurs scènes.

Analyse du texte 4

Le groupe 1, repère une incohérence dans la première didascalie du texte 4 : « Tous s’installent à table. L’ambiance semble amicale, mais les regards sont discrets et méfiants. » Il relève que les répliques sont assez courtes et il décide de revenir à l’analyse du texte 2. Il s’intéresse au découpage du dialogue en scènes.

Si on revient au texte 4, on relève que la première réplique met en évidence la difficulté liée à la transposition grammaticale « Manon - Tiens ! Le voilà qui arrive dans son carrosse vers les onze heures ! ». Les auteurs de cette dernière version ont aussi pris appui sur les énoncés du texte : « J’ai pris la liberté de venir dîner avec vous. » Comme ceux du texte 1, ils ont reconfiguré le récit en imaginant que Des Grieux s’absente avec M de T*** : « Des Grieux, se levant – Je vous prie de m’excuser un instant, j’ai un entretien avec M de T*** ». Le texte 4 met plus explicitement en évidence la stratégie adoptée par Manon et Des Grieux : « Des Grieux, à Manon, discrètement. Je vous laisse un moment seul avant son départ. » ;

« Manon, d’un regard complice. Je saurai en profiter ! » Le groupe 4 a fait une ellipse : « Plus tard, G*** M*** monte dans un carrosse avec M de T***. » Ce passage reste implicite. C’est Manon qui rapporte les propos de G*** M*** : « Manon, avec excitation. Il m’adore ! Il partagera avec moi quarante mille livres de rente ! », « Manon. Oui, Et ce n’est pas tout. Il m’offre un carrosse, un hôtel meublé, une femme de chambre, trois laquais et même un cuisinier. »

 

Discussion

On peut supposer que la charge cognitive des élèves aurait peut-être été allégée si chaque groupe avait été en mesure de confronter sa propre production à celle générée par IA. Les groupes auraient disposé de plus de temps pour coconstruire leur analyse comparative plus finement. C’est ce que tend à montrer l’observation du groupe auteur du texte 1 qui a passé plus de temps à confronter sa production à celle de Mistral IA et qui a accordé moins de temps à l’analyse des textes 3 et 4 du corpus. Ce scénario aurait été possible en identifiant dès le début de la séance le texte 2 comme un texte produit par l’IA.

 

Temps 2 : mise en commun et problématisation

La mise en commun vise à recueillir les observations des groupes. On retrouve une certaine intertextualité dans l’ensemble des productions. La transposition du discours indirect en discours direct a amené chaque groupe à analyser et à interpréter les intentions de l’ensemble des personnages. Les élèves qui s’expriment sont sensibles aux maladresses relevées dans les productions 1, 3 et 4 car ils ont perçu qu’ils devaient employer un registre soutenu pour s’arrimer au style de l’Abbé Prévost.

Les élèves manifestent un grand intérêt pour le texte 2. Certains ont déduit qu’il s’agissait d’une production générée par IA. Tous sont frappés par le nombre de didascalies et considèrent que le texte comporte « beaucoup de détails », qu’il est complexe à comprendre. Ils focalisent leur attention sur les mots inconnus employés, qui relèvent, selon eux, du registre soutenu. De plus, ils reviennent sur la structure du dialogue découpé en scènes. Ce qui n’apparaît pas dans leurs productions. L’échange porte ensuite sur la nécessité de lire plus attentivement la version générée par Mistral IA. Elle a l’air structurée mais comporte des incohérences, du découpage des scènes à l’intrigue elle-même. Les élèves ont su s’interroger pour évaluer le texte et en percevoir les failles.

L’enseignante fait jouer le dialogue pour approfondir l’analyse. La mise en jeu du dialogue généré par l'IA a constitué un révélateur. En tentant d'incarner les personnages, les élèves se sont heurtés à des obstacles concrets : M. de T*** présent tout au long du passage n’arrive qu’à la scène 3. Des Grieux quitte la pièce en plein milieu d'une scène. Ce découpage en scènes, arbitraire, brise le fil des tensions et rend le jeu impossible.

Dans « le dîner de dupes », les allées et venues de Des Grieux ne sont pas de simples déplacements scéniques : ce sont des retraits délibérés, calculés, fruit d'une complicité nouée avec Manon. Il le fait à deux reprises, laissant intentionnellement le champ libre à G.M. — offrant à Manon l'espace pour jouer son rôle de séductrice, tout en restant lui-même acteur du stratagème depuis les coulisses. Or, le dialogue de Mistral IA n'amorce qu'une seule de ces absences et escamote la seconde : ce faisant, il efface la structure répétitive qui fait précisément monter la tension dramatique, et avec elle, le sentiment que le piège se resserre progressivement. On perçoit mieux, par contraste, comment l’Abbé Prévost orchestre cette scène autour d'une dissimulation à plusieurs fonds, où la légèreté du ton mondain ne fait que mieux masquer la profondeur des calculs. Ce retour plus distancié sur la mécanique à l’œuvre conduit à la formulation de la problématique retenue pour la lecture linéaire : Comment cette scène très théâtrale, met-elle en lumière la dissimulation généralisée derrière la légèreté apparente de ce dîner mondain ?

 

Temps 3 : les limites de l’IA

Par la suite, l’enseignante revient sur les limites des productions générées par IA et sensibilise la classe sur le fonctionnement des algorithmes. Elle remet le questionnaire suivant aux élèves :

 

Phase 2 : Retour réflexif sur l’usage des IA génératives

  • Selon vous, qu’est-ce qui pourrait expliquer « l’hallucination » de l’IA dans ce passage ?

  • Le texte généré par l’IA donne-t-il des pistes d’amélioration ? Lesquelles ?

  • Qu’est-ce que cet exercice vous a permis de comprendre, de réaliser concernant l’utilisation de l’IA ?

Selon vous, peut-on créer des textes littéraires avec l’IA ? Quelles compétences faut-il avoir ?

Ce retour réflexif sur les enjeux de la séance permet aux élèves de s’interroger sur la pertinence du recours à une IA générative pour créer un texte littéraire. Voici les réflexions qui émergent des réponses apportées au questionnaire :

1°) L’utilisation de l’IA peut constituer une aide. Le texte 2 (généré par l’IA) a en effet permis de mettre à jour des pistes d’amélioration : langage plus soutenu, didascalies plus longues, découpage en scènes dont les titres mettent en lumière les étapes de la manipulation à l’œuvre.

2°) Mais sous certaines conditions : les élèves ont constaté qu’il faut soi-même maîtriser le sujet pour adopter une posture critique vis-à-vis du texte produit par l’IA et relever les éventuelles erreurs. Ils ont réalisé que leur connaissance de l’œuvre dans son intégralité et leur relative expertise leur avait permis de repérer les erreurs dans le texte de l’IA. « Il faut savoir utiliser son intelligence avant d’utiliser l’IA ». Un élève souligne également la nécessaire maîtrise de l’écriture du prompt : « tout repose sur le prompt donné », « il faut avoir des compétences en Français suffisamment bonnes pour corriger les fautes ».

3°) L’IA versus l’humain : plusieurs élèves ont souligné le décalage entre les productions produites par l’IA et celles produites par un humain, et notamment par un lycéen : « L’IA n’est pas dans notre tête, elle ne réfléchit pas comme nous et n’a pas les mêmes raisonnements que nous. Parfois, elle crée des décalages avec le niveau attendu ». Enfin, quelques élèves ont exprimé leurs craintes en n’hésitant pas à anthropomorphiser l’IA : « Cela peut faire peur car lorsqu’elle pourra faire un travail sans faute, elle dépassera sûrement les écrivains ou tout autre métier ».

Document 4

texte doc

 

Document 5

texte ia

 

Document 6

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Bilan 

Cette expérimentation illustre comment l'écriture d'appropriation peut constituer un véritable « carrefour », selon la formule de Magali Brunel et Tatiana Taous, « entre l’interprétation et l’appropriation de l’œuvre et de l’espace de créativité personnelle. »

En endossant une posture d'auteur-scripteur, les élèves ont développé un regard critique sur ce texte résistant, renforcé par la confrontation avec une production générée par IA. C'est en identifiant les incohérences du texte de Mistral IA que la classe a affiné sa compréhension du passage et aiguisé sa perception des enjeux dramaturgiques de la scène. Les élèves ont également pris conscience de leur capacité à corriger l’IA par leur « agentivité forte » et de la nécessaire maîtrise du sujet pour co-créer avec l’IA. (cf grille d’évaluation citée dans la partie « contexte »).

Cette démarche gagnerait à être prolongée par le recours à des plateformes comme Vittascience ou ComparIA afin d’expliciter le fonctionnement algorithmique et le système probabiliste, à l'origine des incohérences observées, consolidant ainsi la littératie numérique des élèves.

 

Article rédigé par Mme Sabrina CHAMPAGNE TAOCHY

Mise à jour : mai 2026